Depuis la victoire de Wolde à Mexico il y a trente-deux
ans, aucun Éthiopien n'avait dompté les 42,195 km olympiques.
Hier, le surprenant Gezahgne Abera a renoué les fils d'une histoire
initiée en 1960 à Rome par le grand Abebe Bikila.
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On a t'endance à dire qu'après le coureur de 100 m, c'est
le marathnien que l'on vénère le plus. Hier soir, pour la dernière
épreuve de la vingt-septième édition des Jeux Olympiques de
Sydney, l'histoire a fait un grand bond en arrière. En gagnant
le marathon, l'Éthiopien Gezahgne Abera, un jeune coureur de
vingt-deux ans, a réécrit l'histoire, celle de ces dévoreurs
d'espaces qui survolent les hauts plateaux africains de leurs
foulées aériennes.
Le marathon en Éthiopie, c'est quelque chose d'irréel et tous
ceux qui courent rêvent un jour d'imiter un seul homme : Abebe
Bikila. Un soir de 1960, à Rome, un homme pieds nus, sorti de
nulle part, entrait dans l'histoire comme le premier champion
olympique de son pays. Une douce revanche pour ce membre de
la garde personnelle du négus qui triomphait sous l'arche de
Constantin face à ceux qui avaient opprimé son peuple. L'homme
venait de changer la nature du marathon, la course qui tue avait
été domptée.
De retour au pays, le 15 septembre 1960, Abebe Bikila était
reçu à Addis Abeba avec les honneurs réservés aux souverains
en visite officielle. Dès l'aube, neuf mille soldats l'attendaient
à l'aéroport pour le congratuler et le fêter. Il eut même le
rare honneur d'un cortège triomphal précédé par le lion de l'empereur.
Le nouveau champion olympique était ensuite au palais impérial
par le négus Haïlé Sélassié, qui le nommait caporal de l'armée,
le faisait chevalier de l'ordre d'Éthiopie et lui offrait une
belle maison pour lui et sa famille... Quelques jours plus tard,
la campagne d'Addis Abeba résonnait de nouveau de la foulée
du premier champion olympique éthiopien.
C'était le début de l'aventure qui verra Abebe Bikila triompher
à nouveau à Tokyo en 1964, puis Mamo Wolde conserver le titre
à l'Éthiopie en 1968. Ensuite, plus rien si ce n'est les exploits
de Miruts Yifter sur piste, que reprendra à son compte Haïle
Gebreselassie au début des années 1990. Mais la piste, en Éthiopie,
ça reste secondaire , même si Gebre rayonne de toute sa classe.
À Addis Abeba, c'est être le meilleur sur marathon qui compte.
Benlayneh Dinsamo, meilleure perfor- mer mondial en 2 h 6'50''
, en 1988, avait redonné un espoir que seul Gezahgne Abera a
pu concrétiser, hier soir, en redonnant à son pays une couronne
si longtemps convoitée.
À la poursuite des moutons
" C'est vrai, durant toute l'épreuve, j'ai pensé à ce que représente
cette course pour mon pays, avouait le petit Éthiopien. Abebe
Bikila, Mamo Wolde, ces noms ont bercé ma jeunesse et lorsque
j'étais berger et que je poursuivais mes moutons et mes chèvres
sur les hauteurs d'Addis Abeba, je ne pensais pas qu'un jour
je pourrais être leur égal. "
Abeba est rayonnant, il n'a que quelques marathons dans les
jambes et, déjà, il est au sommet de la hiérarchie. " Oui, c'est
vrai, je ne pensais pas arriver à ce niveau aussi vite et ce
n'est que l'an dernier, à Fukuoka, que j'ai éprouvé des sensations
extraordinaires en remportant cette épreuve mythique en 2 h
7'54'', expliquait- il, ému. Le marathon au Japon, c'est un
peu la même chose que chez nous en Éthiopie, c'est une course
complètement à part, qui sort de l'ordinaire et fait de nous
les rois de la rue. Pourtant,en arrivant à Sydney, jamais je
n'aurais pensé apporter à mon pays un quatrième titre olympique
sur la plus belle des distances. Surtout après mon accident
du dix-septième kilomètre.
" Un accident, quel accident ? Personne n'a rien remarqué. "Il
y avait tellement de vent et comme le rythme n'était pas très
tant, cela frottait beaucoup, si bien qu'après un coup d'épaule
et un coup de coude, je suis tombé à terre. Malgré une douleur
au genou, je n'ai eu aucun problème pour revenir. C'était tellement
lent. "
Il faut dire que le peloton avait laissé partir le coureur du
Botswana Tiyapo. Maso, un nom destiné pour souffrir sur les
routes. Ce n'est qu'après la mi-course que tout s'est emballé.
" Il fallait que nous fassions le ménage car en restant en peloton,
nous risquions l'accident. Il fallait aussi, avec Tesfaye Tola
(3 e ), que nous honorions notre pays comme tous nos coureurs
de demi-fond. En Éthiopie, nous mettons L'honneur de notre pays
avant tout, avant même l'argent. C'est pour la victoire que
nous nous battons et, avec Tesfaye, nous avons tenté de faire
notre boulot. "
L'Éthiopie triomphe
Un travail bien difficile car le Kenyan Eric Wainaina, qui les
avait accompagnés, n'était pas le premier venu. Certes, il n'était
pas une de ces stars qui traversent le globe en courant de victoire
en victoire, mais c'est un homme qui gagne quels que soient
les éléments extérieurs. C'est un athlète élevé à l'école japonaise,
où la rigueur et le courage font la différence. Comme son ami
Douglas Wakiihuri, champion du monde de marathon à Rome en 1987,
Wainaina a choisi Tokyo pour y assouvir sa soif de victoires
et de trophées. Sa sélection dans l'équipe du Kenya a été une
surprise car il n'avait qu'une victoire à Nagano en avril (2
h 10'17'') pour seule référence. Mais les Japonais savent convaincre
leur monde.
" Pour moi, seule la victoire compte, le temps est accessoire,
alors j'ai attaqué à plusieurs reprises, peu après le trente-cinquième
kilomètre, j'ai cru que j'avais fait l'essentiel, Abera qui
avait perdu quelques mètres me semblait en difficulté, racontait
le Kenyan. Mais il est revenu sur moi pour attaquer aussitôt.
Je n'ai pas pu résister. Gezahgne a amplement mérité sa victoire.
"
Quatre minutes après les leaders, le Français Mohamed Ouaadi
bouclait sa course. Huitième et déçu. " Je suis à la fois heureux
d'avoir terminé à cette place mais en même temps triste de ne
pas avoir apporté à la France cette médaille que l'athlétisme
tricolore attendait tant. Lorsque les Africains ont attaqué
au trente-deuxième kilomètre, j'ai été incapable de suivre le
train et j'ai tenté de poursuivre la course à mon rythme. Qu'Abera
s'impose n'est pas pour moi une surprise car il est très fort
sur cette sorte de parcours. Les montées et les descentes, le
vent, la dureté de l'épreuve l'ont montré à son avantage. Sur
un circuit plus plat j'aurais sans doute été plus compétitif.
Mais huitième, ce n'est pas si mal. " Cette place de finaliste
olympique n'est d'ailleurs pas un luxe pour l'athlétisme français.
Loin de ces préoccupations, les coureurs éthiopiens triomphent
avec leurs quatre titres. Gebreselassie et Tulu (10 000 m),
Million Wolde (5 000 m),Abera courent toujours à en perdre haleine.
Ils ont retrouvé la tradition instaurée par leur idole Abebe
Bikila en 1960 sur le sol de leur envahisseur.